Karate-Bushido :
Monsieur Surace, votre cas est assez exceptionnel. Pourriez-vous nous
l'expliquer brièvement.
Stefano Surace :
Je suis Italien, et j'ai commencé à pratiquer
le ju-jitsu avec mon père, en 1943, à l'âge de 10
ans.
Mon père était l'un des dirigeants des mouvements de
jeunesse mis
sur pied par Mussolini. Il avait été chargé de
diffuser le jujitsu
dans la jeunesse vers les années 30. A cette fin, il enseignait
à
l'Académie d'Education Physique de Rome et était en
contact avec 2
experts japonais, les maîtres Ishiguro, 7e dan, et Matakatzu, 3e
dan.
Ces experts venaient du Butokukai de Kyoto. Malheureusement, la guerre
a
interrompu ce programme. A la fin de la guerre, les experts du
Butokukai ont
été persécutés. Mon père les a
aidés, et pour le
remercier ils lui ont enseigné des techniques jusqu'alors
secrètes,
avec obligation de ne pas les divulguer. Mon père m'a transmis
ces
techniques (j'étais son fils aîné), mais il ne les
a jamais enseignées à d'autres. Il s'agissait de la
méthode de ju-jitsu
mise au point par les experts du Butokukai. S'il me les a
enseignées, c'est pour que je puisse me défendre.
Je suis né en Sicile en 1933. Avec la guerre, ma famille a
dû partir
dans le Nord de l'ltalie. A cause de mon accent, à
l'école, je devais
sans cesse me battre contre des garçons plus âgés
que moi.
Voyant cela, mon père, au cours d'une permission, a
décidé de
m'apprendre le ju-jitsu.
Pendant quinze jours, je me suis entraîné 4 heures le
matin et 4
heures l'après-midi.
Ce n'était pas par hasard: au Butokukai, on s'entraînait 8
heures
par jour (contre 3 heures pour le Kodokan, le dojo de judo du
maître
Jigoro Kano). Ainsi, en deux semaines, mon père m'apprit
l'essentiel de sa méthode. Lorsque je suis retourné
à l'école, j'ai fait des ravages!
A cette époque, avec la guerre, les enfants étaient un
peu
abandonnés à eux mêmes. Nous formions des bandes,
et les bagarres
étaient fréquentes. Durant cette période, j'ai pu
constater
l'efficacité absolue de cette méthode de ju-jitsu.
Plus tard, j'ai eu l'occasion de m'entraîner avec maître
Otani,
à Naples. Quand il a vu ma technique, il m'a demandé
où je l'avais
apprise. Je lui ai raconté mon histoire, et il a simplement
répondu:
``Cela regarde l'Empereur!''.
Le Butokukai de Kyoto dépendait directement de l'Empereur. Dans
mon métier de journaliste, il m'est arrivé plusieurs fois
de me
tirer d'affaire grâce à ces techniques.
K.B. :
A votre avis, quelle est la différence entre ce ju-jitsu ancien
et ce qu'on enseigne en général?
S.S. :
Les Japonais ont enseigné les techniques les moins
évoluées.
Il y a des ressemblances, bien sûr, mais certains détails
font toute
la différence.
K.B. :
Par exemple?
S.S. :
On dit toujours: le ju-jitsu est basé sur le principe qui
consiste à utiliser la force de l'adversaire. C'est faux. On
utilise l'inertie de l'adversaire, et aussi sa propre inertie.
L'inertie, c'est la tendance à continuer un mouvement qu'on a
démarré. Pendant un instant, on est prisonnier de cela.
De plus, dans notre méthode, on additionne sa propre inertie
à celle de l'agresseur, un peu comme deux balles de billard:
la première frappe, s'arrête, et transmet son inertie
à la seconde.
Dans notre cas, on tire l'agresseur au lieu de le pousser, mais le
principe
est le même. De cette façon, une jeune fille peut projeter
un solide
gaillard. Il y a utilisation de la gravité, c'est-à-dire
du poids
additionné de l'agressé et de l'agresseur. C'est le
principe même
du sutémi (mouvement sacrifice, type planchette japonaise).
C'est un peu ce que disait maître Ueshiba: dans l'aïkido, on
utilise
les mêmes forces que celles qui meuvent les astres. La Lune, par
inertie, tend à aller droit. La gravité de la Terre
l'attire et la fait tourner.
Cela dit, notre méthode diffère de l'aïkido. En
aïkido,
on utilise l'inertie de l'autre et sa propre inertie, mais pas en
l'additionnant: on cherche à aller contre l'inertie de
l'adversaire.
Tout est basé sur l'entrée (irimi). Or, pour nous,
entrer, c'est
s'exposer. Nous utilisons ces techniques seulement face à un
adversaire
armé (sabre, bâton...), car là, on ne peut plus
reculer. En fait, I'aïkido provient d'une partie du ju-jitsu
ancien, celle qui concerne le combat à mains nues contre sabre.
Celui qui est désarmé
ne peut pas se contenter d'esquiver: il doit rentrer dans l'attaque.
Mais il y a autre chose. Certaines techniques naissent du fait que
celui qui a
le sabre est parfois empêché de dégainer, l'autre
le bloque.
Alors l'escrimeur est obligé de projeter son adversaire pour se
dégager. Cela explique certaines techniques qui semblent
irrationnelles
dans l'alkido.
K.B. :
Dans votre méthode, on trouve beaucoup de sutémis, les
``mouvements sacrifices''?
S.S. :
Oui. Par exemple, on se laisse aller au sol pour frapper l'adversaire
d'un coup de pied. Ou encore on l'amène au sol en appuyant sur
son genou. C'est une forme combinée de luxation (kansetsu) et de
sutémi.
Si l'adversaire résiste, le genou cède.
K.B. :
Un autre principe consiste à appliquer une même
défense sur plusieurs attaques ?
S.S. :
ll ne s'agit pas tout à fait de la même défense. Ce
qui est
important, c'est ce qui précède la technique, le tai
sabaki.
Cette esquive est choisie par l'agressé sans même savoir
quelle sera
l'attaque. Il existe un certain nombre de tai-sabaki polyvalents qui
permettent
de faire face à n'importe quelle attaque. J'en démontre
un sur
les photos qui illustrent ce reportage, le tai-sabaki arrière.
Il en existe 6 formes à ma connaissance.
K.B. :
Autre caractéristique de votre méthode, avoir le moins de
contact possible avec l'adversaire?
S.S. :
D'abord, on ne doit jamais entrer, pour ne pas s'exposer dans un combat
réel. Le seul cas où l'on puisse le faire, c'est quand
l'adversaire est bloqué par sa propre inertie. Et encore, on
n'entre pas
avec tout le corps, seulement avec le pied ou le bras. On suppose
toujours que
l'adversaire est 4 fois plus fort que soi, donc on évite le
corps-à-corps.
K.B. :
Parlez-nous un peu des atémis que vous utilisez.
S.S. :
On évite d'attaquer les points vitaux où un coup peut
être mortel.
A la base, cette méthode reste non-violente. Mais il existe un
certain nombre de points très sensibles où l'adversaire
ne peut résister
à une pression: il est obligé de suivre le mouvement.
Par exemple, sous le menton. D'autre part, on donne les coups de pieds
pas
plus haut que la ceinture, et toujours sur des points sensibles.
K.B. :
Vous utilisez aussi les clés?
S.S. :
Oui, bien sûr, les clés de bras, et même les
clés de pieds.
Notre méthode comprend atémis, clés et
projections, et certains
mouvements combinent ces trois techniques. Chez nous la technique se
fait
toujours en un seul temps qui coïncide avec le temps d'attaque de
l'adversaire. La plupart des techniques de self-défense qu'on
retrouve
un peu partout sont irréalistes. De plus, notre méthode
donne une
efficacité réelle et non violente: cela efface la peur,
à la fois
la peur d'être blessé et celle de blesser l'autre. On
arrive ainsi
à la sérénité. A mon avis, c'est ce qui
fait toute la
différence entre les arts martiaux orientaux et ceux de
l'Occident.
Influencés par le bouddhisme, les orientaux ont
été obligés
d'élaborer des techniques efficaces qui ne portent pas atteinte
à l'intégrité physique de leurs adversaires. Vu
leur grande
efficacité, ces techniques ont été ensuite
adoptées par les
castes militaires.
Pierre-Yves
Bénoliel
(Karaté-Bushido)
Caractéristiques d'une bonne technique:
Principes: