"Ca se discute" sur les arts martiaux: débat libre?

 Extrait d'une enquête-interview de Butokukai news

            

Butokukai News: Mais, alors, c'est quoi vraiment les arts martiaux?


Les arts martiaux, c'est quoi ?

Maître Surace: Pour comprendre l'essentiel des arts martiaux orientaux d'un certain niveau - en dehors de toute manipulation plus ou moins fantaisiste dont à Ca se discute on a eu un bon échantillon - il faut penser qu'ils sont en grande partie le produit d'un filon culturel, philosophique et même religieux bien précis, taoïste et en partie bouddhiste. Dans ce filon on visait à prolonger la vie physique humaine, dans le but de donner à l'individu davantage de temps pour se perfectionner sur cette terre, et échapper ainsi au cycle des renaissances. Or, les facteurs qui raccourcissent la vie d'un individu sont notamment deux (à part les catastrophes naturelles): les agressions meurtrières et les maladies. On s'est donc appliqué à mettre au point des méthodes efficaces de défense des agressions, et en mesure en même temps de prévenir les maladies; notamment en renforçant les défenses immunitaires naturelles de l'individu à travers l'activation de l' "énergie interne" ou "énergie vitale" (chi en chinois, ki en japonais). Nous sommes pleins de microbes et pourtant nous ne sommes pas malades normalement. La maladie éclate quand ces microbes arrivent à surmonter nos défenses. Le renforcement de l'énergie interne prévient les maladies, et donc prolonge la vie. Toujours dans cette optique, ces méthodes visent aussi à libérer le pratiquant de ses blocages intérieurs, qui conditionnent négativement sa vraie personnalité et ses comportements, limitent l'efficacité dans la défense et sont censés être à l'origine de la plupart des maladies, physiques et psychiques. L'effet de ces méthodes arrive aux couches les plus profondes de la personnalité, bien au-delà de celles atteintes par la plupart des méthodes de psychanalyse ou similaires. Ils ont pris le nom de tai-chi, chi kong, pakua, etc. Le niveau supérieur de ces techniques était appelé "kung fu" c'est-à-dire, à peu près, "grand talent"; et avait bien peu à voir avec ce qui aujourd'hui est connu sous ce nom, à la fois en Occident et en Orient.

Butokukai News: Alors, si j'ai bien compris, les arts martiaux ont d'abord le but de prolonger la vie physique: d'un côté ils servent à déjouer les agressions, de l'autre à se renforcer contre les maladies.

Maître Surace: Tout à fait. Mais, en même temps ils sont aussi une "voie" (en japonais "do"). C'est plus ou moins ce qu'en Occident on entend pour philosophie. Il existe plusieurs voies dans les cultures orientales, chacune avec ses différentes variétés. On part en général du principe que la personnalité humaine vraie est tendancielle vers le bien, d'où elle est détournée par des blocages intérieurs. L'humanité a toujours cherché à élaborer des méthodes philosophiques et religieuses - des "voies" justement - pour se libérer de ces blocages et ainsi atteindre la lucidité mentale et donc la bonté. "Qui est vraiment lucide est bon" disait Socrate. Eh bien, parmi ces "voies" il y a la "voie martiale", qui a un avantage non négligeable: dans les autres voies, même si on arrive à atteindre l'état de lucidité, on devient bon mais on est à la merci de n'importe quel méchant. La voie martiale permet le luxe d'être bon sans se faire détruire. Ce n'est pas rien. Et cela en principe, surtout au niveau supérieur, sans détruire l'agresseur non plus, être humain lui aussi.

Butokukai News: Tout cela concerne alors la Chine. Et le Japon?

Maître Surace: Ces pratiques passèrent ensuite, comme beaucoup d'autres choses, de Chine au Japon, où elles furent adoptées surtout par la caste des Bushi, les samurai nobles (et aussi par les Yamabushi, les moines guerriers) pour leur efficacité au combat; le problème de prolonger la vie physique n'intéressant pas ces guerriers qui se considéraient prêts à mourir. Les Bushi n'adoptèrent donc, au début, que le côté martial de ces méthodes; dont celles pratiquées surtout à mains nues prirent le nom, au Japon, de tai-jitsu et par la suite plusieurs autres: ju-jitsu, wa-jitsu, aiki-jitsu, jawara jitsu, etc. Celui de ju-jitsu devenant le plus connu en Occident. A Okinawa elles prirent le nom de tode, naha-te, shuri-te, okinawa-te et, beaucoup plus tard, karaté. Pourtant se vérifièrent au Japon, à un certain moment, des conditions exceptionnelles qui firent refaire surface à l'autre aspect de ces techniques, celui de la santé et de la libération de la personnalité authentique. En fait, durant pas moins de deux siècles et demi (la période Edo, du shogunat Tokugawa) il n'y eut plus de guerres au Japon. Par conséquent les Bushi ne faisaient plus de batailles, ne mouraient pas à la guerre, tout en continuant à s'entraîner aux arts martiaux, selon les habitudes de leur caste. En cette période ils avaient surtout la fonction d'assurer l'ordre public, et leur arme principale, plus que le sabre, devint le Ju Jitsu qui permettait de neutraliser sans tuer ou blesser. Dans ces nouvelles conditions ils pouvaient donc s'entraîner aux arts martiaux jusqu'à un âge avancé. C'est ainsi qu'on finit par remarquer que cela ne produisait pas seulement un grand perfectionnement technique, mais aussi les mêmes effets de libération de la personnalité authentique qu'on cherchait - avec beaucoup de sacrifices et presque toujours avec des résultats décevants - par les autres "voies" ("do") bouddhistes, shintoïstes, chamanisme, indouistes etc. De plus - avantage non négligeable - les hommes issus de cette pratique martiale n'étaient pas sans défense face aux violents, comme ceux qui sortaient d'autres "voies". Ils étaient, bien au contraire, tellement aguerris qu'ils pouvaient se permettre de neutraliser des ennemis bien plus forts physiquement sans les blesser; et, pourquoi pas, de s'en faire des amis. Et voilà redécouvert par ces Bushi le coté "do" des arts martiaux authentiques, le "shobudo" ("do" = voie; "bu" = martial; "sho" = authentique).

Butokukai News: Alors l'origine des arts martiaux orientaux est en Chine?


Alexandre et ses Grecs

Maître Surace: Pas exactement. Selon les données historiques les plus sérieuses, il faut remonter bien avant dans le temps, et ailleurs dans les lieux. Il est intéressant de remarquer que certaines de ces techniques sont pratiquement les mêmes qu'on trouve gravées dans des monuments égyptiens remontant à plus de 5000 ans déjà, et utilisés par la suite dans le pancrace gréco-romain. Le pancrace était la discipline la plus prestigieuse des jeux olympiques antiques, en Grèce; et, durant le millénaire où ceux-ci se déroulèrent, avait atteint un grand niveau de perfection. Ensuite il fut diffusé en Inde par les redoutables guerriers grecs d'Alexandre le Grand (spartiates, syracusains, thébains, athéniens) le pancrace faisant partie de leur entraînement normal. Après la mort prématurée d'Alexandre, ces Grecs s'établirent là-bas, d'où leurs techniques se diffusèrent, les siècles suivants, dans la Chine voisine: les plus évoluées (internes) réapparaissant dans le tai-chi des taoïstes, qui les utilisaient dans leur optique de prolonger la vie; et les plus élémentaires (physiques, "externes") dans le wu-shu des moines bouddhistes de Shaolin; qui à son tour donna lieu aux courants "Shaolin du nord" (l'une des racines du tae qwon do coréen) et du sud, qui influencera le karaté d'Okinawa. Évidemment des techniques locales ont pu s'y intégrer, mais sans beaucoup de poids étant, en général, assez élémentaires et primitives par rapport à un art si perfectionné par les Grecs. Ensuite tout cela passa de la Chine au Japon. Quant à l'Occident, sous l'Empire romain le pancrace était pratiqué dans les légions et ensuite par les écoles de gladiateurs. Mais, lorsque celles-ci ont été interdites, ce savoir a disparu, d'autant que l'usage des armes a prévalu. Seules sont restées des traces transmises de père en fils chez certains peuples, en Sardaigne, en Calabre par exemple. Alors, diffuser le Ju Jitsu en Europe est un peu comme retrouver le pancrace.

Butokukai News: Pourquoi ce savoir, par contre, s'est-il gardé en Orient?

Maître Surace: Parce qu'en Chine et au Japon le Moyen Age s'est prolongé beaucoup plus qu'en Occident, jusqu'au XIXe siècle. Et, au moment de la "modernisation", ce savoir a pu être gardé pendant un certain temps en Chine par des maîtres plus ou moins de l'ombre; et au Japon a été sauvé "in extremis" par l'Empereur Mutsu Hito en créant le Butokukai, conservatoire des arts martiaux japonais où on accueillit tous les maîtres des plus importantes écoles d'arts martiaux, en train de disparaître. Pourtant, à la fin de la seconde guerre mondiale, avec la prise du pouvoir par Mao Zedong, les maîtres chinois d'arts martiaux ont été persécutés, envoyés dans les rizières malgré leur âge avancé, étant considérés comme des représentants d'une culture traditionnelle qui devait disparaître, pour faire place à la culture "populaire". Lorsque le nouveau régime s'est rendu compte de l'erreur, il était trop tard. Quant au Japon, avec la suppression forcée du Butokukai par un article spécifique du traité de paix avec les États Unis, une bonne partie des grands maîtres se firent seppuku et les autres se refusèrent d'enseigner, pour ne pas faire tomber leurs connaissances dans les mains des Américains, pour eux toujours des ennemis, leur éthique bushi interdisant de se rendre. Par la suite des experts, japonais et occidentaux, ont cherché à remonter à ce savoir, à partir surtout du judo, de l'aïkido et du karaté. Effort qui ne pouvait aboutir qu'à des résultats très limités, les principes secrets des arts martiaux authentique de haut niveau étant bien différents de ceux de ces disciplines, chacune desquelles ne provenant que d'une petite partie des arts martiaux.

Butokukai News: Comment s'explique que vous êtes le seul Occidental à être le plus haut gradé dans le monde dans un art martial japonais, de plus si prestigieux tel le ju-jitsu? Et que les japonais ont voulu vous accueillir dans le Seibukan, l'organisme officiel mondial des arts martiaux, "motu proprio" soit sans que vous l'ayez demandé?


La boucle...

Maître Surace: Grâce à une série de circonstances que je détaille dans mon livre La plume et la main vide, le savoir des derniers grands maîtres Ju Jitsu Butokukai fut transmis à moi-même, qui en devins ainsi le seul détenteur. Les Japonais n'ont pas oublié cela et ont estimé que le meilleur moyen pour récupérer ce savoir, c'est moi-même.

Butokukai News: On parle de "Gracie Ju Jitsu", de "Brasilian Ju Jitsu", de ju jitsu japonais. Maintenant quelqu'un parle aussi de "Sicilian Ju Jitsu", dont le chef d'école serait vous-même. Qu'est-ce que vous en dites?

Maître Surace: Évidemment on parle de "Sicilian Ju Jitsu" parce que je suis né en Sicile, à Syracuse. Or, c'est cette ville qui a donné historiquement le premier champion de pancrace, aux Jeux Olympiques antiques: il s'appelait Ligdami. Puisque je suis moi-même Syracusain, ce detail doit avoir frappé quelqu'un, comme si le chemin entre l'Occident et l'Orient de l'art martial total à mains nues, sous ses différentes dénominations (pancrace, kung fu, ju jitsu etc) se soit finalement bouclé, retrouvant ses origines. On doit avoir trouvé cela fascinant, ce qui ne me déplaît pas du tout. D'autant que les Siciliens - au-delà de toute manipulation massive de leur image opérée par bien de médias, "inspirés" par des centres d'intérêt bien précis - ont, en général, gardé un fort esprit martial et chevaleresque, aux ressemblances étonnantes avec celui des anciens samouraï. Il suffit de penser à certains juges siciliens (Falcone, Bersellino, Chinnici, et j'en passe) qui tout en sachant qu'on les aurait tués, continuaient à rester tout naturellement à leurs places, pour accomplir leur devoir. Il y a donc comme un bouclage de certaines valeurs éthiques qui ont traversé intactes l'Occident et l'Orient, les siècles et les millénaires... Je ne m'étonne pas qu'on trouve cela intéressant. Ce n'est pas par hasard si les derniers grands maîtres du Butokukai confièrent à mon père leurs secrets les mieux gardés. A part toute reconnaissance envers lui, qui les avait cachés et protégés de toute représaille, ils avaient sans doute perçu cette proximité d'esprit.

Butokukai News: Une dernière question, Maître. N'avez-vous pas la sensation d'avoir été quelques fois un peu trop sévère dans cette interview?

Maître Surace: J'ai été formé, dès mon enfance, à l'éthique des arts martiaux, le Bushido. Eh bien, la première règle du Bushido est "gi", "amour pour la vérité". Je n'ai fait que l'appliquer comme d'ailleurs, tout naturellement, pendant toute ma vie, je crois. Dans mon activité professionnelle de journaliste et d'écrivain je me suis souvent occupé de démasquer les manipulations de la vérité, si négatives sur le plan social, en affrontant les conséquences. Je ne pouvais certes me taire - pour des raisons d' "opportunité", en réalité d'opportunisme - juste au sujet des arts martiaux. Désolé.