Nihon Butokukai Ju Jitsu
Rencontre avec Stefano Surace. Vient d'Italie mais vit en France le
dernier maître de la "méthode suprême".
J'avais lu et entendu parler depuis
longtemps de ce ``maître de
l'ombre''
qui dans le souterrain d'une église des hauts quartiers de Paris
enseignait
du ju jitsu à un petit nombre d'élèves. Le premier
à en
parler avait été Salvini, un historien connu des arts
martiaux qui
l'avait ``découvert'' le premier et fait connaître au
public. Ce à quoi je ne m'attendais pas, en le rencontrant dans
un des plus élégants locaux de Paris, où
très gentiment il m'avait
donné rendez-vous, c'était qu'il s'agissait
précisement de
``ce'' Surace, journaliste célèbre du genre qu'aux
Etats-Unis
on appelle ``investigating reporter'', auteur d'enquêtes qui
firent
du bruit et qui lui attirèrent des attaques physiques dont il
avait toujours su se tirer d'affaire.
L'histoire que maître Surace m'a racontée est fascinante.
Elle débute avec son père fonctionnaire de la Gil (soit
Jeunesse italienne
du lictor) à cette époque où tous les Italiens,
enfants et
adolescents (et même les autres) étaient encadrés
dans des
organisations d'Etat. L'un des projets sur lesquels Surace senior
devait travailler était d'enseigner le ju jitsu aux instructeurs
de gymnastique qui à leur tour devaient l'enseigner aux jeunes
gens. Il s'agissait d'un projet
extrêmement secret, et dans ce but le gouvernement japonais avait
envoyé deux experts, Ishiguro et Matakatsu, avec la tâche
d'enseigner
au père du monsieur qui se trouvait en face de moi.
Malheureusement ce projet avait été interrompu par la
guerre, et Surace senior avait dû partir au front dès
qu'il avait achevé sa préparation. La collaboration avec
l'un des deux Japonais n'était pourtant pas terminée, et
tout de suite après la guerre avait
continué pendant des années, avec le Japonais qui n'avait
pas envie
de rentrer dans un Japon battu, invité des Surace en Italie.
La méthode enseignée tirait directement son nom de la
superpuissante organisation impériale pour les arts martiaux,
qui à
l'époque Meiji et ensuite Showa regroupait toutes les plus
importantes
écoles martiales japonaises; il s'agissait d'une méthode
mise au point
par les grands experts de plusieurs styles de ju jitsu, à savoir
les
écoles Yoshin, Shiten, Kyushin, Miura, Takeuchi, Fusen, Kodokan,
Sekiguchi, Sosui Shito et, dans une mesure plus limitée, Daito
et Kito. Ce système, peu connu même au Japon, part d'une
approche différente de celle habituelle, puisqu'il n'enseigne
pas tout simplement des techniques, mais aussi les principes dont ces
techniques découlent; le résultat est une
efficacité extrême même si les techniques
n'ont pas l'aspect élégant de celles d'autres styles. Une
autre conséquence est que l'apprentissage devient beaucoup plus
rapide, si bien que n'importe qui est en mesure de se défendre
après quelques mois d'enseignement, grâce à une
version
peut-être un peu grossière mais efficace de cette
méthode. A ce que m'a dit maître Surace, ce système
n'est plus en usage, car les experts japonais décidèrent
de suspendre son enseignement après
la fermeture forcée du Butokukai de la part des
Américains. Certaines choses en ont été
changées, par exemple la tenue
d'entraînement, qui aujourd'hui se rapproche de celle normalement
en
usage dans les différents arts martiaux japonais, avec
maître Surace
qui parfois porte le pantalon noir des vieux pratiquants de ju jitsu.
Tandis que dans les années trente on pratiquait ce style en
costumes
occidentaux, selon l'usage de l'époque et pour souligner qu'il
s'agissait
d'une méthode ``moderne'', même si provenant de la
tradition la plus
pure. D'autres choses sont restées inchangées: par
exemple la pratique
a lieu, même à présent, sur un sol dur pour un plus
grand
réalisme, et les chutes sont absorbées en frappant le sol
avec une
partie précise de la main. En venant à l'histoire
présente,
c'est Surace père qui, avant de mourir, estimant que les temps
avaient
changés et étaient peut-être plus mûrs,
exhorta son fils à
rendre public cet art jusque là pratiqué
secrètement: secret qui
toutefois n'a pas été révélé tout
à fait, puisque certaines techniques sont toujours
gardées comme un secret par l'actuel chef d'école (Surace
fils), qui peut-être les révélera un
jour à ses élèves les plus avancés.
A la base de l'apprentissage du Dai Nihon Butokukai Ju Jitsu il y a les
``déplacements polyvalents'', qui permettent aux pratiquants de
se mettre à l'abri de n'importe quelle attaque, entrer dans la
garde de
l'adversaire et utiliser l'inertie de celui-ci. Ce système
passif est
intégré, si nécessaire, par ce qu'on appelle, avec
un
euphémisme intelligent, ``défense préventive''.
Contre mes habitudes, un banal inconvénient m'a
empêché de me rendre compte personnellement de ce
système. De ce qui précède pourtant on comprend
que ce type d'entraînement est extrêmement réaliste,
avec des combats libres qui ressemblent aux ``randori'' de Judo,
où les combattants essaient d'avoir le dessus par des attaques
et des défenses extrêmement réelles. En cas de
difficultés, les pratiquants exécutent des sutemi
grâce auxquels ils projettent ou traînent au sol
l'adversaire pour aussitôt l'achever: ce qui impressionne dans
ces techniques est leur gradualité, qui permet de neutraliser
tout simplement l'adversaire ou bien de doser la riposte par rapport
à la violence de l'attaque. Le combat se poursuit aussi au sol,
selon un principe omniprésent dans les styles japonais: tandis
que l'action d'attaque préférée
semble être une combinaison d'attaque de pied et de main
renversée
(ura mawashi ) avec rotation sagittale du corps. Les cours sont
fréquentés à la fois par des débutants et
des experts d'autres arts martiaux, par exemple le tai chi, qui
trouvent dans cette pratique un complément intéressant
qui les aides même à
comprendre des points particuliers de leur discipline. Pendant ses
explications maître Surace, tout en étant très
simple
et direct, fait des allusions qui démontrent une connaissance
à la fois
subtile et profonde du panorama martial tout entier, traditionnel ou
non, comme il convient à l'épigone d'un style qui se veut
voué
avant tout à l'efficacité.
L'école du ju jitsu Butokukai a désormais bougé du
souterrain de l'église et est en train de se répandre
dans toute la France,
notamment dans les Universités, grâce aussi à des
assistants
très valables de maître Surace, tels Nicourt et Grillot,
vainqueurs
ex-equo de la coupe du monde de ju jitsu 1994 pour les combats.
Le prochain pas sera l'Europe et peut-être nous pourrons voir
bientôt
le ju jitsu Butokukai dans notre pays, où il a fait ses premiers
pas
il y a pas mal d'années.
Claudio Regoli
(Samurai)